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LE SILENCE DE LA LIONNE

AVANT-PROPOS

 

Tous les événements présentés dans ce récit sont basés sur mes souvenirs. Ma notion du temps de petite fille africaine était bien éloignée de celle qui prévaut dans d’autres régions du monde. Fêter les naissances et compter les années n’existait pas dans notre culture. Ainsi, je resterai parfois relativement vague sur la chronologie de mon enfance. Ne me demandez pas mon âge puisque le temps n’appartient à personne et je ne sais pas quand je quitterai cette vie.

 

 

SUR DES FEUILLES DE BANANIER

 

Mon chemin de vie a commencé sur le Wouri, ce large fleuve aux rivages couverts de manguiers et de cocotiers. En découvrant qu’ils attendaient un nouvel enfant, mes parents avaient décidé que si c’était une fille, sa marraine serait leur grande amie Sosso, une très belle femme élancée aux traits fins qui faisait l’admiration de tous.

Dès les premiers signes de mon arrivée, à l’aube d’une journée claire, ma mère avait pris place dans une pirogue avec l’aide de son amie. Il n’existait pas d’autre moyen de transport et pas de pont pour atteindre l’hôpital de Douala, à plusieurs kilomètres de notre maison familiale sur l’autre rive du fleuve. Naturellement, seule Ruth Sosso était en état de pagayer ; un trajet de deux heures attendait les deux femmes.

Mais déjà, au beau milieu du fleuve, ma mère avait perdu les eaux. Sosso, faisant force de pagaie, avait ramené l’embarcation vers le rivage et sauté sur le sable. De sa machette, elle avait coupé quelques feuilles de bananier afin de tapisser le fond de la pirogue où ma mère était allongée. C’est là que je suis venue au monde.

C’était... après la récolte des arachides. 

Comme mon arrivée s’était déroulée sans complications, les deux femmes ont tout simplement décidé de faire demi-tour afin de rentrer à la maison et me présenter à mon père. Selon le souhait de mes parents, j’ai reçu le prénom de Ruth Sosso.  

 

Ce fleuve qui m’avait vue naître a failli me prendre pour toujours quelques mois plus tard. Ma mère et son amie Sosso s’étaient à nouveau embarquées seules avec moi dans une pirogue afin d’aller faire des emplettes dans un marché sur l’autre rive. Ce jour-là, le temps était menaçant… À peine étions-nous parties qu’un vent très violent avait commencé à souffler. C’était un tourbillon redouté de tous, qui se levait sans prévenir lors de la saison la plus chaude. Il transportait avec lui des insectes comme des sauterelles géantes, qui pouvaient terrasser en un clin d’œil un troupeau d’éléphants et détruire toutes les récoltes d’un village.

Malmenée par les courants, notre frêle embarcation s’est mise à tourner comme une toupie, jusqu’à finir par chavirer. Nous avons été projetées par-dessus bord, un bébé de trois mois et deux femmes, dont l’une ne savait pas nager ! Les rives du Wouri étaient désertes, car chacun s’était mis à l’abri.

Sosso, ayant fait surface la première, s’est précipitée au secours de ma mère qui se débattait avec l’énergie du désespoir. Après l’avoir tirée de danger, ma marraine l’a aidée à s’agripper à la pirogue qui flottait sens dessus dessous. Puis elle est partie à ma recherche entre les vagues. Entre-temps, je flottais miraculeusement sur le dos à la surface de l’eau. J’avais survécu.

Ce jour-là, une force mystérieuse avait dû être à l’œuvre pour nous protéger toutes les trois de la noyade...

 

 

 

LE SAC A MAIN DE MON PERE

 

Aussi loin que je me souvienne, mon père m’a toujours prise sous son aile. Je n’étais pourtant ni sa première ni sa dernière enfant. Nous vivions à Douala dans un quartier de petites maisons éparpillées sous les grands arbres. La nôtre était blanchie à la chaux dans la tradition coloniale, afin de repousser la chaleur humide de Douala. Elle était plus grande, plus propre et plus jolie que les cases des voisins avec leurs simples planches de bois et leur tôle ondulée. Nous n’étions à l’intérieur que pour dormir, tous les enfants ensemble sur des nattes posées à même le sol ou sur un sommier en bambou, à même le bois. Dans la grande cour adjacente à la maison, une case en terre battue et au toit en nattes nous servait de cuisine. Le sol était de sable blanc, on aurait dit qu’à une époque la mer avait été là. De tous côtés, nous étions isolés des maisons voisines par de grands manguiers au pied desquels nous aimions jouer le soir.

En quelle année étions-nous ? Je n’en savais rien. Dans cette société où la vie était si incertaine, nous ne comptions pas les années et ne fêtions pas les anniversaires. Notre existence était rythmée par les saisons des pluies et les fêtes religieuses. L’église était le centre de notre communauté. Et au sein de cette société chrétienne, mon père le pasteur représentait l’autorité et la puissance.

De tous ses enfants, j’ai le sentiment d’avoir été la préférée de mon père, un honneur d’ordinaire l’apanage du fils aîné. Toute petite, j’ai commencé à l’accompagner dans son travail de pasteur. Chaque matin, il me réveillait au lever du jour pour aller sonner la lourde cloche de la prière et du chant de nos paroissiens. Dès le dernier coup de cloche, les chrétiens arrivaient de tous les coins de la brousse comme s’ils avaient été déposés là par un vieil autocar. J’assistais ensuite aux prières qui avaient lieu tous les jours sous la direction de mon père. Il se tenait debout sur la tribune, vêtu d’un complet élégant, et récitait des extraits de la Bible traduite en douala. Ces écritures, il était le seul homme à savoir les déchiffrer.

Après la prière, il retournait chez nous et s’enfermait dans son bureau pour de longues heures. Je passais mes journées dans les jupes de ma mère ou en compagnie de mes cinq frères et sœurs à explorer les alentours. Nous suivions les poules et les oiseaux, grimpions aux arbres et cueillions des fleurs, à l’abri du regard de notre père.

Grâce à sa fonction de pasteur, des diacres et des servantes assuraient le quotidien de notre maisonnée sous la supervision de ma mère. Ils n’avaient pas besoin de nous pour récolter l’eau de pluie, nettoyer la maison ou aider ma mère à préparer les repas. Nous ne possédions rien, mais la nourriture était toujours abondante sous notre toit, grâce aux paroissiens qui offraient à leur pasteur des denrées pour nourrir sa famille comme du riz, du manioc, des chèvres ou des poulets. Je vois encore mon père donnant l’ordre à ses serviteurs d’égorger jusqu’à trois cochons. Leur viande, placée dans un grand tonneau avec beaucoup de gros sel, pouvait être conservée durant plusieurs mois, car nous n’avions pas d’autre manière de préserver la nourriture dans la vapeur chaude de Douala.

En plus de son activité au siège de la paroisse, mon père se rendait régulièrement dans des villages affiliés à son Église pour prêcher et célébrer le culte, les baptêmes et les mariages. Rapidement, j’ai commencé à le suivre dans ces déplacements. Comme nous ne possédions pas de voiture et qu’il n’existait pas de transports publics, nous nous rendions partout à pied. Il nous fallait parfois une journée de marche, bravant le soleil ou les pluies tropicales, pour atteindre notre destination.

Nous étions toujours accueillis en grande pompe dans ces villages de brousse. Les hommes avaient revêtu leur plus beau costume, les femmes leurs boubous aux couleurs chatoyantes, les enfants chantaient et riaient.

Chaque chrétien avait cuisiné des heures et des heures afin d’épater le pasteur venu de si loin. Après le culte, tout le monde se précipitait dans la cour pour admirer l’appétissant buffet. Les villageoises déployaient le contenu de leurs casseroles, d’où s’échappait l’odeur vive du poisson grillé dans les vapeurs d’ail et d’oignon. Je restais bouche bée devant les jarrets de bœuf mijotés dans l’huile de palme, le porc-épic braisé avec des piments de couleurs vives, la sauce à la mangue sauvage… Je dévorais des yeux ces mets merveilleux, incapable d’attendre plus longtemps pour me régaler.

C’est alors que mon père prenait congé de la foule, sous prétexte que nous devions encore nous rendre dans d’autres villages. Malgré les supplications des paroissiens, il refusait systématiquement de toucher une nourriture qui n’ait pas été préparée par ma mère, sans doute par crainte d’être empoisonné. La faim et les fumets délicieux me tiraillaient l’estomac, mais une fillette africaine ne discutait pas les décisions de son père. Il me prenait par la main et nous reprenions notre voyage le ventre vide.

J’étais très fière d’être le « sac à main » de mon père. En Afrique, c’était un grand honneur : cela signifiait que j’étais très importante et précieuse à ses yeux. Mon père était celui que j’admirais le plus et je l’aimais beaucoup, même si je le craignais encore plus. Les longues heures passées à marcher tous les deux dans le silence de la forêt africaine, à l’écouter décrire le monde et ses merveilles, sont parmi mes plus beaux souvenirs.

 

 

 

 

Un jour, mon père m’a entraînée à l’écart des regards et m’a chuchoté dans l’oreille : « Bientôt ce sera Noël. Tu vas apprendre aux enfants de la paroisse à réciter et à chanter les versets de la Bible. Vous allez animer la célébration. »

Mon père m’ouvrait sa tribune ! Je serais à sa place et tiendrais son rôle devant les fidèles réunis ! J’ai couru dans la rue avertir les parents qu’une grande fête aurait lieu dans notre église à laquelle chaque enfant était invité à participer. Je leur apprendrais à réciter et chanter des versets de la Bible devant beaucoup de monde, puis nous irions danser et manger.

J’avais toujours adoré l’église, ce haut lieu de notre vie sociale. C’était la plus belle bâtisse de notre quartier, avec ses planches de bois peintes en blanc et sa toiture en tôle ondulée. La sortie du dimanche était un événement dans la vie de notre communauté. Chacun attendait le jour du Seigneur avec impatience pour montrer ses plus beaux habits et ses enfants. Les femmes se rendaient à l’église enroulées dans des tissus colorés, un foulard noué sur la tête, parées de bracelets d’or et d’ivoire. Le culte était toujours suivi d’un buffet improvisé très copieux.

Chanter à l’église devant la haute société était un grand honneur. J’étais très fière de la confiance que me témoignait mon père. Il m’avait appris à chanter en douala, la langue principale de la ville, et en bassa, le dialecte de son village. Comme je ne savais pas lire, j’apprenais par cœur mes récitations, et travaillais le chant biblique avec mon groupe d’enfants. Filles et garçons tenaient leur rôle et, en tant que soliste, je développais mon personnage comme au théâtre (dont je ne soupçonnais pas l’existence !). Ma mère m’avait confectionné à la main une somptueuse robe blanche à volants et un foulard jaune qu’elle nouait autour de ma tête, et je portais aux pieds des ballerines vernies.

Le jour de Noël, j’ai mené mon groupe tout de blanc vêtu devant des centaines de paroissiens parés comme des princes. Sur scène, j’étais comme un poisson dans l’eau. J’étais du côté des puissants, comme mon père devant ses fidèles. Tout le monde me regardait et applaudissait ! Je vivais la plus grande émotion de ma jeune existence.

Après ce premier succès, chaque dimanche pour clore le culte mon père annonçait l’entrée en scène de sa fille Ruth avec son groupe d’enfants. Nous entonnions des prières entraînantes en langue douala, et l’ambiance était lancée. Les paroissiens chantaient avec nous, tapaient dans leurs mains et se levaient pour danser. Quand nous avions terminé, ils nous jetaient des pièces sur la scène. Quand je marchais dans la rue, les passants me reconnaissaient et me saluaient, j’étais la petite chanteuse du quartier.

Pour connaître la suite du récit, veuillez utiliser le bouton ci-dessous ou nous contacter à l'adresse: projet.lionnes@gmail.com 

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LE CHANT DE LA LIONNE

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Pour tout achat d'un livre électronique, nous vous offrons le titre inédit ENA DUBE fraîchement enregistré par Anyzette.

LE SILENCE DE LA LIONNE

AVANT-PROPOS

 

Tous les événements présentés dans ce récit sont basés sur mes souvenirs. Ma notion du temps de petite fille africaine était bien éloignée de celle qui prévaut dans d’autres régions du monde. Fêter les naissances et compter les années n’existait pas dans notre culture. Ainsi, je resterai parfois relativement vague sur la chronologie de mon enfance. Ne me demandez pas mon âge puisque le temps n’appartient à personne et je ne sais pas quand je quitterai cette vie.

 

 

SUR DES FEUILLES DE BANANIER

 

Mon chemin de vie a commencé sur le Wouri, ce large fleuve aux rivages couverts de manguiers et de cocotiers. En découvrant qu’ils attendaient un nouvel enfant, mes parents avaient décidé que si c’était une fille, sa marraine serait leur grande amie Sosso, une très belle femme élancée aux traits fins qui faisait l’admiration de tous.

Dès les premiers signes de mon arrivée, à l’aube d’une journée claire, ma mère avait pris place dans une pirogue avec l’aide de son amie. Il n’existait pas d’autre moyen de transport et pas de pont pour atteindre l’hôpital de Douala, à plusieurs kilomètres de notre maison familiale sur l’autre rive du fleuve. Naturellement, seule Ruth Sosso était en état de pagayer ; un trajet de deux heures attendait les deux femmes.

Mais déjà, au beau milieu du fleuve, ma mère avait perdu les eaux. Sosso, faisant force de pagaie, avait ramené l’embarcation vers le rivage et sauté sur le sable. De sa machette, elle avait coupé quelques feuilles de bananier afin de tapisser le fond de la pirogue où ma mère était allongée. C’est là que je suis venue au monde.

C’était... après la récolte des arachides. 

Comme mon arrivée s’était déroulée sans complications, les deux femmes ont tout simplement décidé de faire demi-tour afin de rentrer à la maison et me présenter à mon père. Selon le souhait de mes parents, j’ai reçu le prénom de Ruth Sosso.  

 

Ce fleuve qui m’avait vue naître a failli me prendre pour toujours quelques mois plus tard. Ma mère et son amie Sosso s’étaient à nouveau embarquées seules avec moi dans une pirogue afin d’aller faire des emplettes dans un marché sur l’autre rive. Ce jour-là, le temps était menaçant… À peine étions-nous parties qu’un vent très violent avait commencé à souffler. C’était un tourbillon redouté de tous, qui se levait sans prévenir lors de la saison la plus chaude. Il transportait avec lui des insectes comme des sauterelles géantes, qui pouvaient terrasser en un clin d’œil un troupeau d’éléphants et détruire toutes les récoltes d’un village.

Malmenée par les courants, notre frêle embarcation s’est mise à tourner comme une toupie, jusqu’à finir par chavirer. Nous avons été projetées par-dessus bord, un bébé de trois mois et deux femmes, dont l’une ne savait pas nager ! Les rives du Wouri étaient désertes, car chacun s’était mis à l’abri.

Sosso, ayant fait surface la première, s’est précipitée au secours de ma mère qui se débattait avec l’énergie du désespoir. Après l’avoir tirée de danger, ma marraine l’a aidée à s’agripper à la pirogue qui flottait sens dessus dessous. Puis elle est partie à ma recherche entre les vagues. Entre-temps, je flottais miraculeusement sur le dos à la surface de l’eau. J’avais survécu.

Ce jour-là, une force mystérieuse avait dû être à l’œuvre pour nous protéger toutes les trois de la noyade...

 

 

 

LE SAC A MAIN DE MON PERE

 

Aussi loin que je me souvienne, mon père m’a toujours prise sous son aile. Je n’étais pourtant ni sa première ni sa dernière enfant. Nous vivions à Douala dans un quartier de petites maisons éparpillées sous les grands arbres. La nôtre était blanchie à la chaux dans la tradition coloniale, afin de repousser la chaleur humide de Douala. Elle était plus grande, plus propre et plus jolie que les cases des voisins avec leurs simples planches de bois et leur tôle ondulée. Nous n’étions à l’intérieur que pour dormir, tous les enfants ensemble sur des nattes posées à même le sol ou sur un sommier en bambou, à même le bois. Dans la grande cour adjacente à la maison, une case en terre battue et au toit en nattes nous servait de cuisine. Le sol était de sable blanc, on aurait dit qu’à une époque la mer avait été là. De tous côtés, nous étions isolés des maisons voisines par de grands manguiers au pied desquels nous aimions jouer le soir.

En quelle année étions-nous ? Je n’en savais rien. Dans cette société où la vie était si incertaine, nous ne comptions pas les années et ne fêtions pas les anniversaires. Notre existence était rythmée par les saisons des pluies et les fêtes religieuses. L’église était le centre de notre communauté. Et au sein de cette société chrétienne, mon père le pasteur représentait l’autorité et la puissance.

De tous ses enfants, j’ai le sentiment d’avoir été la préférée de mon père, un honneur d’ordinaire l’apanage du fils aîné. Toute petite, j’ai commencé à l’accompagner dans son travail de pasteur. Chaque matin, il me réveillait au lever du jour pour aller sonner la lourde cloche de la prière et du chant de nos paroissiens. Dès le dernier coup de cloche, les chrétiens arrivaient de tous les coins de la brousse comme s’ils avaient été déposés là par un vieil autocar. J’assistais ensuite aux prières qui avaient lieu tous les jours sous la direction de mon père. Il se tenait debout sur la tribune, vêtu d’un complet élégant, et récitait des extraits de la Bible traduite en douala. Ces écritures, il était le seul homme à savoir les déchiffrer.

Après la prière, il retournait chez nous et s’enfermait dans son bureau pour de longues heures. Je passais mes journées dans les jupes de ma mère ou en compagnie de mes cinq frères et sœurs à explorer les alentours. Nous suivions les poules et les oiseaux, grimpions aux arbres et cueillions des fleurs, à l’abri du regard de notre père.

Grâce à sa fonction de pasteur, des diacres et des servantes assuraient le quotidien de notre maisonnée sous la supervision de ma mère. Ils n’avaient pas besoin de nous pour récolter l’eau de pluie, nettoyer la maison ou aider ma mère à préparer les repas. Nous ne possédions rien, mais la nourriture était toujours abondante sous notre toit, grâce aux paroissiens qui offraient à leur pasteur des denrées pour nourrir sa famille comme du riz, du manioc, des chèvres ou des poulets. Je vois encore mon père donnant l’ordre à ses serviteurs d’égorger jusqu’à trois cochons. Leur viande, placée dans un grand tonneau avec beaucoup de gros sel, pouvait être conservée durant plusieurs mois, car nous n’avions pas d’autre manière de préserver la nourriture dans la vapeur chaude de Douala.

En plus de son activité au siège de la paroisse, mon père se rendait régulièrement dans des villages affiliés à son Église pour prêcher et célébrer le culte, les baptêmes et les mariages. Rapidement, j’ai commencé à le suivre dans ces déplacements. Comme nous ne possédions pas de voiture et qu’il n’existait pas de transports publics, nous nous rendions partout à pied. Il nous fallait parfois une journée de marche, bravant le soleil ou les pluies tropicales, pour atteindre notre destination.

Nous étions toujours accueillis en grande pompe dans ces villages de brousse. Les hommes avaient revêtu leur plus beau costume, les femmes leurs boubous aux couleurs chatoyantes, les enfants chantaient et riaient.

Chaque chrétien avait cuisiné des heures et des heures afin d’épater le pasteur venu de si loin. Après le culte, tout le monde se précipitait dans la cour pour admirer l’appétissant buffet. Les villageoises déployaient le contenu de leurs casseroles, d’où s’échappait l’odeur vive du poisson grillé dans les vapeurs d’ail et d’oignon. Je restais bouche bée devant les jarrets de bœuf mijotés dans l’huile de palme, le porc-épic braisé avec des piments de couleurs vives, la sauce à la mangue sauvage… Je dévorais des yeux ces mets merveilleux, incapable d’attendre plus longtemps pour me régaler.

C’est alors que mon père prenait congé de la foule, sous prétexte que nous devions encore nous rendre dans d’autres villages. Malgré les supplications des paroissiens, il refusait systématiquement de toucher une nourriture qui n’ait pas été préparée par ma mère, sans doute par crainte d’être empoisonné. La faim et les fumets délicieux me tiraillaient l’estomac, mais une fillette africaine ne discutait pas les décisions de son père. Il me prenait par la main et nous reprenions notre voyage le ventre vide.

J’étais très fière d’être le « sac à main » de mon père. En Afrique, c’était un grand honneur : cela signifiait que j’étais très importante et précieuse à ses yeux. Mon père était celui que j’admirais le plus et je l’aimais beaucoup, même si je le craignais encore plus. Les longues heures passées à marcher tous les deux dans le silence de la forêt africaine, à l’écouter décrire le monde et ses merveilles, sont parmi mes plus beaux souvenirs.

 

 

 

 

Un jour, mon père m’a entraînée à l’écart des regards et m’a chuchoté dans l’oreille : « Bientôt ce sera Noël. Tu vas apprendre aux enfants de la paroisse à réciter et à chanter les versets de la Bible. Vous allez animer la célébration. »

Mon père m’ouvrait sa tribune ! Je serais à sa place et tiendrais son rôle devant les fidèles réunis ! J’ai couru dans la rue avertir les parents qu’une grande fête aurait lieu dans notre église à laquelle chaque enfant était invité à participer. Je leur apprendrais à réciter et chanter des versets de la Bible devant beaucoup de monde, puis nous irions danser et manger.

J’avais toujours adoré l’église, ce haut lieu de notre vie sociale. C’était la plus belle bâtisse de notre quartier, avec ses planches de bois peintes en blanc et sa toiture en tôle ondulée. La sortie du dimanche était un événement dans la vie de notre communauté. Chacun attendait le jour du Seigneur avec impatience pour montrer ses plus beaux habits et ses enfants. Les femmes se rendaient à l’église enroulées dans des tissus colorés, un foulard noué sur la tête, parées de bracelets d’or et d’ivoire. Le culte était toujours suivi d’un buffet improvisé très copieux.

Chanter à l’église devant la haute société était un grand honneur. J’étais très fière de la confiance que me témoignait mon père. Il m’avait appris à chanter en douala, la langue principale de la ville, et en bassa, le dialecte de son village. Comme je ne savais pas lire, j’apprenais par cœur mes récitations, et travaillais le chant biblique avec mon groupe d’enfants. Filles et garçons tenaient leur rôle et, en tant que soliste, je développais mon personnage comme au théâtre (dont je ne soupçonnais pas l’existence !). Ma mère m’avait confectionné à la main une somptueuse robe blanche à volants et un foulard jaune qu’elle nouait autour de ma tête, et je portais aux pieds des ballerines vernies.

Le jour de Noël, j’ai mené mon groupe tout de blanc vêtu devant des centaines de paroissiens parés comme des princes. Sur scène, j’étais comme un poisson dans l’eau. J’étais du côté des puissants, comme mon père devant ses fidèles. Tout le monde me regardait et applaudissait ! Je vivais la plus grande émotion de ma jeune existence.

Après ce premier succès, chaque dimanche pour clore le culte mon père annonçait l’entrée en scène de sa fille Ruth avec son groupe d’enfants. Nous entonnions des prières entraînantes en langue douala, et l’ambiance était lancée. Les paroissiens chantaient avec nous, tapaient dans leurs mains et se levaient pour danser. Quand nous avions terminé, ils nous jetaient des pièces sur la scène. Quand je marchais dans la rue, les passants me reconnaissaient et me saluaient, j’étais la petite chanteuse du quartier.

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LE CHANT DE LA LIONNE

 

Le soir de mon anniversaire, les clients se bousculaient à l’entrée du Grand Escurial, comme tous les soirs d’été sur la Côte d’Azur.  Vers minuit, je suis montée sur scène, enchantée à la vue de cette foule dorée qui se déhanchait sur les tubes de l’été avec les bras en l’air. C’était la première fois que j’avais une telle scène pour une heure de spectacle. Sous le feu des lumières, j’ai attaqué avec une de mes compositions fétiches pour gagner mon public dès la première note :

 

De mon cocotier,

suis descendue,

une plume bien plantée,

sur mon petit cul,

pour aller à Paris,

cette capitale où vivent

mes ancêtres les Gaulois,

dont m’a parlé souvent

mon livre d’école,

pour aller à Paris,

cette capitale où vivent

mes ancêtres les Gaulois…

 

Au loin, même mes patrons s’étaient levés du bar pour danser face à la scène. Après quatre ou cinq chansons, je suis retournée dans ma loge enfiler une jupe brodée de perles africaines. J’avais décidé de terminer avec « Obosso », ma chanson porte-bonheur. Elle racontait en douala l’histoire de deux amis qui se rencontrent et ne se quittent plus. J’étais en communion avec le public, lorsque en un instant, j’ai vu un mirage. La piste de danse se vidait sous mes yeux ! Quelqu’un était venu interrompre mon tour de chant. J’essayais de sourire au public, mais je ne comprenais pas.

 

La foule avait formé un cercle autour d’un petit bonhomme qui se balançait seul sur la piste et qui semblait, comme pour la première fois, redécouvrir une cadence à jamais perdue, sous les applaudissements des uns et à l’étonnement des autres. Cet homme-mirage dansait les mains derrière le dos, les yeux sur moi. Tous les regards étaient sur lui. Certains souriaient, d’autres regardaient, incrédules. Le mirage continuait son pas, qui l’a fait rentrer dans le cercle, comme si c’était un pas qu’il avait toujours attendu, comme s’il avait trouvé le rythme qu’il avait toujours cherché… et ce même s’il n’y avait plus de rythme, parce que j’avais arrêté de chanter ! Désespérée de me faire ainsi voler mon spectacle, j’ai quitté la scène en larmes… et j’ai couru m’enfermer dans ma loge. Maintenant que cet inconnu m’avait cassé la baraque, tout était foutu, j’allais perdre mon emploi après juste quelques semaines.

Des coups ont claqué sur ma porte. Il s’agissait sûrement de cet imposteur. « Ah non ! Pas vous, pas vous ! » j’ai crié. Mais soudain, j’ai reconnu la voix de Jean Ferrand, le grand patron en personne. « Ma petite Anyzette ! Tout le monde t’attend, viens finir ton spectacle, s’il te plaît ! » Pour la première fois, « Monsieur la Terreur » m’appelait « ma petite » sur un ton rigolard ! Alors j’ai ouvert la porte et murmuré d’une voix étouffée par les sanglots : « Mais avez-vous vu ce qu’il a fait ? » « Qu’est-ce que je dois avoir vu ? Ha ha ha ! Hi hi hi ! Venez ma petite, monsieur Nougaro vous attend ! » « Je ne connais pas de monsieur Nougaro ! » « Mais si, venez, il est encore sur la piste de danse, il vous attend. Venez terminer votre spectacle, voyons ! »

Quelqu’un d’apparemment très important m’attendait… Je me suis essuyé le visage et les yeux et j’ai suivi mon patron, la poitrine gonflée de colère et d’angoisse. Quand je suis retournée sur scène sous les clameurs, les noctambules ont entonné un « joyeux anniversaire » en lançant des fleurs sur la scène. J’ai repris mon tour de chant avec « Obosso », ma composition évoquant une rencontre et une grande amitié entre deux êtres.

Je chantais, et monsieur Nougaro dansait. Pour clore le spectacle, j’ai remercié la salle qui criait en chœur : « Une autre ! Une autre ! » Je suis restée plantée là, interdite. Monsieur Nougaro s’est écrié depuis la piste : « Princesse, ce que je viens d’écouter, c’est de qui ? » Je suis restée muette. Alors cet homme a répété en prenant sa position inimitable, penché en avant et les bras croisés derrière le dos : « C’est bien vous qui avez chanté des chansons ? La musique et les paroles sont de qui ? » Alors j’ai bombé le torse : « Mais elles sont de moi. » Tout en continuant à me dévisager par-dessus ses lunettes à double foyer, il a dit : « Si je comprends bien, la chanson que je viens d’écouter est de vous ? » Et j’ai acquiescé, impassible. On aurait pu entendre une mouche voler. Tout le monde se demandait ce qui allait se passer à cet instant dans le Grand Escurial. « Eh bien félicitations ! Je m’appelle Claude Nougaro, envoyez-moi une cassette ! »

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